Il faut en moyenne 1500 hectares de forêt à un orang-outan pour vivre normalement. La déforestation abusive (la taille d’un terrain de foot détruit toutes les dix secondes) pour cause de culture d’huile de palme nuit gravement à ces grands singes. Leur avenir est incertain…
« Nous avons entendu des histoires terrifiantes sur des villages voisins qui ont cédé leurs terres à des compagnies d’huile de palme. Ils ne peuvent plus cultiver le rotin ou récolter le caoutchouc. C’étaient pourtant leurs principales sources de revenus. Aujourd’hui, la plupart des ouvriers de ces plantations viennent de l’extérieur de notre communauté. On ne peut même plus pêcher car la rivière est polluée. » Daryatmo, le chef du village de Tumbang Tura, dans le centre de Kalimantan est inquiet. Plus de 15 000 hectares de forêt communautaire ont ainsi été cédés dans la région, menaçant les moyens d’existence de 2500 personnes. Un drame qui concerne toute l’île de Bornéo. Partout, la forêt se ratatine. En 2008, l’Indonésie est entrée dans le Guinness book pour avoir le plus rapide taux de déforestation au monde… Principale victime animale de cette destruction massive : les orangs-outans. L’île en compterait environ 40 000 individus. Selon les Nations-Unis, d’ici à 2022, 98 % d’entre eux vont disparaître.
« Aujourd’hui, entre 4 ou 5000 orangs-outans vivent dans les 3000 km² du parc national de Tanjung Puting, explique Stephen Brend, biologiste à la Orangutan Foundation International. Des milliers d’hectares dans le nord du parc ont été abattus pour faire des plantations de palmiers à huile. On parle d’un terrain de la taille de Singapour ( 682 km²) sacrifié ! Le problème, c’est que les frontières des parcs nationaux ne sont pas claires. » Les industriels malais ou chinois ne se gênent pas pour négocier avec le gouvernement l’utilisation du sol de Kalimantan. Les anciens trafiquants du bois se sont reconvertis dans l’huile de palme. Les villageois, en échange de l’exploitation de leurs terres, reçoivent des sommes conséquentes. Après quelques années seulement, la terre n’est plus exploitable. Les engrais et les pesticides utilisés polluent les sols. Une nouvelle catégorie de déchet, le POME (palm oil mill effluent) a même fait son apparition. Mélange d’eau, de coques de fruits de palmier écrasées, de résidus gras et chimiques, il contamine les rivières dans lesquelles les communautés ont l’habitude de pêcher et de faire leur toilette…
Au milieu de ce carnage, les orangs-outans voient leur habitat disparaître. Chaque individu a besoin de 1500 hectares pour vivre. Poussés à chercher leur nourriture, des fruits essentiellement, sur des terres moins sauvages, ils sont à la merci des braconniers qui les tuent et capturent les petits. Conséquence directe de notre consommation occidentale, à une époque qui ne jure plus que par le bio, la plupart des produits achetés en Europe sont composés de cette huile de palme : margarine, barres chocolatées, saucisses, plats cuisinés, produits de beauté etc. Paradoxe ultime, elle sert à fabriquer les biocarburants, soi-disant une alternative à nos combustibles pollueurs ! « Aujourd’hui, la seule manière d’endiguer le problème est de négocier avec les autorités pour qu’elles refusent de céder les terres, explique Stephen Brend. Nous avons dernièrement conseillé un village où une plantation de palmes était prévue. Ils étaient séduits par l’appât du gain. On leur a expliqué les conséquences à moyen terme sur l’environnement et sur les eaux de la rivière. Ils ont renoncé. » Eduquer les habitants et leur permettre d’augmenter leurs revenus dans les communautés rurales sont les deux priorités. Créée en 1991, l’ONG Yayorin œuvre sur trois districts. « Nous faisons un travail de sensibilisation dans les écoles, explique Togu Sinorangkir, le responsable. Peu à peu, les mentalités évoluent. » L’ONG a mis en place un jardin organique. Des paysans viennent y apprendre de nouvelles techniques d’agriculture qu’ils transmettent à leur communauté. Avec succès. Est-ce que cela sera suffisant pour sauver la forêt primaire de Bornéo et ses grands singes ? « L’enjeu, c’est le nord de la région de Kalimantan Centre, explique Stephen Brend. La ceinture formée par les plantations de palmes ne doit pas progresser et s’étendre plus au nord. Le futur de la forêt, et donc des orangs-outans, va se jouer dans cette zone. Tandis que les plantations s’étendent, les îlots de protection où vivent ces grands singes se développent également. C’est une bonne chose. Mais, pour l’heure, il est impossible de prédire l’avenir. »
Trois questions à Emmanuelle Grundmann, primatologue
Spécialiste des orangs-outans de Bornéo, Emmanuelle s’investit aussi dans la protection et la réintroduction de primates dans leur milieu naturel en Amazonie. Elle est l’auteure, avec le photographe Cyril Ruoso, du livre “Etre Singe” paru aux éditions de La Martinière.
La Gazette de Bali : Quel est le mode de vie de l’orang-outan ? L’orang-outan est végétarien. Il est plutôt solitaire. C’est une nécessité liée à la disponibilité des fruits en forêt. Ils ne peuvent vivre en groupe car il n’y a pas assez à manger dans une zone donnée. Ils sont arboricoles, c’est-à-dire qu’ils vivent dans les arbres et descendent très rarement au sol excepté les gros mâles adultes. Ils jouent un grand rôle de « disperseur » des graines dans la forêt et participent donc à sa régénération, à son entretien. Ils n’ont qu’un petit tous les 6 à 8 ans.
LGdB : Qu’en est-il du trafic de ces grands singes ? Le phénomène, violemment sanctionné, perdure-t-il aujourd’hui ? Oui, c’est d’autant plus important que la forêt disparaît. Les orangs-outans sans domicile, viennent dans les plantations ou dans les jardins. Les adultes se font tuer et les jeunes sont capturés pour être vendus comme animaux de compagnie en Indonésie ou à l’étranger. On les trouve notamment en Thaïlande où ils croupissent dans des parcs d’attraction, dans la devanture de magasins ou parfois même dans des maisons closes pour attirer le touriste. Une énorme corruption permet aisément de contourner des lois pourtant strictes.
LGdB : Comment sensibiliser le consommateur par rapport à l’huile de palme, un fléau pour l’environnement ? Les gens ne savent pas ce qui se cache derrière cette plante. Ils doivent comprendre que cela détruit la forêt de manière irrémédiable et que cela participe au réchauffement climatique car on brûle des milliers d’hectares pour créer ces plantations de palmiers à huile. Il faut enfin également que l’Union européenne arrête de cautionner ce commerce. C C



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