Le président SBY, fossoyeur de la Réforme indonésienne ?

Un président à l'image policée, un héritage contesté

Susilo Bambang Yudhoyono, souvent désigné par ses initiales SBY, a longtemps été présenté comme le visage souriant d’une Indonésie démocratisée, ouverte aux investisseurs et soucieuse de stabilité. Mais derrière cette image policée, nombre d’observateurs, de militants et d’intellectuels dénoncent un président plus soucieux de préserver les équilibres hérités du régime autoritaire de Suharto que de poursuivre en profondeur le mouvement de Réforme (Reformasi) amorcé en 1998.

À mesure que son mandat avançait, une question a pris de l’ampleur : SBY est-il devenu, malgré lui ou par calcul, le fossoyeur de la Réforme indonésienne ? L’enthousiasme démocratique de l’après-Suharto s’est peu à peu heurté à la réalité d’un pouvoir prudent, parfois frileux, où la lutte contre la corruption, la réforme de l’appareil sécuritaire et la justice pour les victimes des violences passées demeurent inachevées.

De la chute de Suharto à la présidence SBY : une promesse de ruptures

La chute de Suharto en 1998 a ouvert une parenthèse historique. L’Indonésie, qui sortait de plus de trois décennies d’autoritarisme, se lançait dans une série de réformes politiques et institutionnelles : multipartisme, décentralisation, révision de la Constitution, apparition d’une presse plus libre. Dans ce contexte, l’élection de SBY en 2004, puis sa réélection, avaient nourri l’espoir d’un approfondissement démocratique.

Ancien général formé dans l’appareil du Nouvel Ordre, SBY semblait incarner une transition conciliant stabilité et réformes graduelles. Sa stature internationale, sa rhétorique modérée et ses promesses de lutte contre la corruption devaient rassurer une société fatiguée par les crises économiques, les violences intercommunautaires et l’instabilité politique du début des années 2000.

La lutte contre la corruption : entre symboles et demi-mesures

Au cœur du projet de Réforme, la lutte contre la corruption occupait une place centrale. La création de la Commission pour l’éradication de la corruption (KPK) avait constitué un signal fort. Sous la présidence SBY, certains procès spectaculaires ont été salués à l’étranger comme la preuve d’un engagement réel.

Pourtant, derrière ces succès visibles, les critiques pointent un double discours. Les enquêtes de la KPK se sont régulièrement heurtées à des résistances au sein même de l’appareil d’État, du parlement et des forces de sécurité. Des tentatives répétées d’affaiblir institutionnellement la KPK, via des révisions législatives ou des campagnes de délégitimation, ont laissé l’impression d’un pouvoir plus enclin à composer avec les élites corrompues qu’à les affronter frontalement.

La permanence de réseaux politiques et économiques hérités de l’ère Suharto, parfois recyclés dans les nouveaux partis, a renforcé l’idée d’une Réforme stoppée à mi-chemin : assez de changement pour satisfaire la communauté internationale, pas assez pour bouleverser réellement les rapports de force internes.

Les forces armées et la police : un pouvoir toujours diffus

L’un des enjeux majeurs de la transition démocratique indonésienne était la redéfinition du rôle des forces armées et de la police. Sous Suharto, l’armée disposait d’un pouvoir politique direct, à travers la doctrine de la « double fonction » (dwifungsi) qui légitimait son rôle à la fois sécuritaire et politique. La Réforme visait à cantonner les militaires à leurs tâches de défense extérieure et à renforcer le contrôle civil.

Sous SBY, les avancées dans ce domaine sont apparues mitigées. Si l’armée a renoncé à certains privilèges formels, son poids informel, notamment dans certaines régions comme la Papouasie ou Aceh avant la paix, est resté considérable. Les liens entre militaires, police, milices locales et intérêts économiques – concessions forestières, exploitation minière, projets d’infrastructures – ont continué de nourrir une culture d’impunité.

Les affaires de violences, de disparitions forcées ou de répression de manifestations ont rarement débouché sur des procédures judiciaires à la hauteur des violations commises. Cette continuité nourrit l’accusation selon laquelle SBY n’aurait pas eu la volonté politique – ou le courage – de s’attaquer au cœur du pouvoir sécuritaire, préférant un compromis silencieux avec les anciens piliers du Nouvel Ordre.

Les victimes de l’ère Suharto et le déficit de justice

Le traitement des crimes du passé reste l’un des baromètres les plus sensibles de la profondeur d’une transition démocratique. En Indonésie, les victimes des massacres anti-communistes de 1965-1966, des disparitions forcées de militants dans les années 1990 ou encore des violences au Timor-Leste attendent toujours vérité et justice complètes.

Sous SBY, quelques commissions d’enquête, rapports parlementaires et déclarations politiques ont entretenu l’illusion d’un processus de reconnaissance. Mais les poursuites effectives contre les responsables, en particulier ceux occupant encore des positions influentes, se sont révélées rares, incomplètes ou strictement symboliques.

Ce déficit de justice transitionnelle a contribué à perpétuer une mémoire fragmentée, où les victimes continuent de se battre pour la reconnaissance de leurs souffrances, tandis qu’une partie de la société demeure mal informée, voire nostalgique du « temps de Suharto », perçu comme une période d’ordre et de croissance économique.

Économie, modernisation et maintien des hiérarchies sociales

Sur le plan économique, les années SBY ont été marquées par une croissance soutenue, portée par la demande intérieure, l’exportation de matières premières et l’intérêt renouvelé des investisseurs. Routes, centres commerciaux, complexes immobiliers et zones touristiques se sont multipliés, en particulier dans les grandes villes et sur les îles les plus fréquentées comme Bali ou Java.

Cette modernisation visible a souvent été brandie comme la preuve de la réussite de la transition démocratique. Pourtant, derrière la façade des gratte-ciel et des slogans de « bonne gouvernance », les inégalités sociales et territoriales se sont maintenues, voire accentuées. Dans certaines régions rurales, la spoliation de terres, l’expansion de l’agro-industrie et des projets miniers ont alimenté conflits locaux et déplacements de communautés.

Pour beaucoup, la Réforme s’est ainsi réduite à une ouverture économique qui profite d’abord aux élites politiques et économiques, à des conglomérats à peine réformés, et à des acteurs internationaux, plutôt qu’à une redistribution réelle du pouvoir et des ressources vers la population.

Libertés publiques et montée des conservatismes

La période SBY a également été marquée par une extension globale des libertés civiles : pluralisme médiatique, multiplication des ONG, débats plus ouverts au parlement. Mais cette dynamique a été accompagnée d’une montée en puissance de groupes religieux conservateurs et de milices moralistes, parfois tolérés, voire instrumentalisés, par certains segments de l’appareil d’État.

Les attaques contre des minorités religieuses, l’adoption de réglementations locales inspirées par une lecture stricte de la morale religieuse ou la stigmatisation de certains groupes ont mis en lumière un État qui peine à garantir l’égalité de tous devant la loi. Les autorités centrales, sous SBY, ont souvent réagi avec lenteur, hésitation ou silence, laissant prospérer des zones grises où la violence symbolique et physique s’est banalisée.

Aux yeux de nombreux défenseurs des droits humains, cette passivité traduit une nouvelle fois la logique d’un pouvoir soucieux de préserver des équilibres électoraux et des alliances locales plutôt que d’affirmer clairement les principes de la Réforme : État de droit, protection des minorités, égalité citoyenne.

Bali, vitrine touristique et miroir des contradictions nationales

Dans ce contexte, Bali occupe une place singulière. L’île est souvent présentée comme la vitrine culturelle et touristique de l’Indonésie, un visage souriant offert au monde. Sous la présidence SBY, les efforts pour relancer le tourisme après les attentats du début des années 2000, sécuriser les sites stratégiques et rassurer les visiteurs étrangers ont été significatifs. L’État y a vu un laboratoire de la stabilité et de la prospérité retrouvées.

Pourtant, derrière l’essor des infrastructures et des grands projets, les Balinais ont également été confrontés à des tensions profondes : spéculation foncière, pression sur les ressources naturelles, sentiment de marginalisation de certaines communautés locales au profit d’intérêts extérieurs. Bali illustre ainsi, à échelle réduite, les ambiguïtés plus larges de la Réforme indonésienne : un discours de développement et de modernisation qui ne s’accompagne pas toujours d’une démocratisation substantielle de la prise de décision et d’une réelle justice sociale.

SBY, gestionnaire prudent ou fossoyeur de la Réforme ?

Qualifier SBY de « fossoyeur de la Réforme » peut paraître excessif à certains, qui soulignent la complexité de gouverner un archipel immense, pluriel et marqué par des décennies d’autoritarisme. Ils rappellent que la simple continuité démocratique, la tenue régulière d’élections pluralistes et la relative stabilité économique constituent déjà, en soi, des avancées significatives par rapport à l’ère Suharto.

D’autres, en revanche, estiment que le rôle historique d’un dirigeant ne se mesure pas seulement à sa capacité à préserver l’ordre, mais à son courage de transformer les structures de pouvoir qui perpétuent l’injustice. De ce point de vue, SBY apparaît comme un gestionnaire prudent qui a davantage consolidé un nouveau consensus élitaire – plus présentable, plus compatible avec la mondialisation – qu’il n’a prolongé l’élan émancipateur de 1998.

La Réforme, telle qu’espérée par les étudiants, les ouvriers, les paysans et les victimes de la répression, supposait une recomposition en profondeur de l’État et de la société. En privilégiant le compromis avec les anciens réseaux du pouvoir, en évitant les affrontements frontaux avec les forces de sécurité, et en tolérant la persistance d’un haut niveau de corruption, SBY a contribué à refermer la fenêtre d’opportunité ouverte par la chute de Suharto.

Quel avenir pour la Réforme indonésienne ?

Au-delà du bilan de SBY, la question centrale demeure celle de l’avenir de la Réforme en Indonésie. Le pays reste un espace de luttes et de résistances, où des journalistes, des juristes, des artistes, des militants paysans ou environnementaux contestent, au quotidien, les limites du système politique. Leur engagement témoigne du fait que la Réforme n’est pas un événement clos, mais un processus toujours en cours, fait d’avancées partielles et de reculs.

Dans les campagnes comme dans les quartiers urbains, de nouvelles générations interrogent l’héritage du Nouvel Ordre, demandent des comptes sur les violences du passé, dénoncent les pratiques oligarchiques et réclament une démocratie plus substantielle : transparence, justice sociale, protection des minorités, contrôle citoyen des forces de sécurité.

Que l’on voie en SBY un fossoyeur, un simple gestionnaire ou un président pris dans des contraintes systémiques, son passage au pouvoir a incontestablement contribué à figer une certaine forme de démocratie limitée, où les formes institutionnelles du pluralisme coexistent avec des logiques de pouvoir héritées de l’ancien régime. Le défi, pour l’Indonésie, reste de transformer cette démocratie de façade en une Réforme réellement vécue par l’ensemble de la population.

Dans cette Indonésie en quête d’équilibre entre héritage autoritaire et aspirations démocratiques, le secteur du tourisme, et en particulier celui de l’hôtellerie, joue un rôle révélateur. À Bali comme dans d’autres régions, l’essor des hôtels – des petites maisons d’hôtes familiales aux grands complexes de luxe – illustre à la fois les opportunités créées par la stabilité relative des années SBY et les contradictions persistantes : concentration foncière, pression sur l’environnement, inégalités d’accès aux bénéfices du développement. Le visiteur qui choisit son hôtel au bord d’une plage, au cœur d’un village ou près d’un temple historique devient, souvent sans le savoir, un acteur de cette dynamique : sa présence soutient l’économie locale, mais interroge aussi les politiques publiques de planification, de protection du littoral et de justice sociale. Ainsi, même derrière la porte d’une chambre d’hôtel climatisée, se dessinent les lignes de fracture et les espoirs de la Réforme indonésienne.